Rencontre inspirante avec Taoufik Amzile - président de l'ABPM.

La Journée Déclic arrivant à grand pas (ce dimanche 7 Mai 2017 à Tour&Taxis), nous avons eu la chance de pouvoir en parler avec Taoufik Amzile, Président de l’Association Belge des Professionnels Musulmans (abpm.be).

1/ Bonjour M. Amzile, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes? Comment êtes-vous devenu le président de l’ABPM?

Je suis né en Belgique de parents marocains. Notre parcours familial est déjà atypique car mes parents sont venus individuellement en Belgique où ils se sont rencontrés et mariés. J’ai un frère, je suis marié et nous avons trois enfants. J’ai étudié les Sciences Politiques à l’ULB et suivi un Master en Relations Internationales à l’ULB également. J’ai commencé ma carrière dans la banque d’investissement et je suis aujourd’hui consultant, depuis 10 ans, dans les secteurs bancaires et de l’énergie.

L’ABPM est né d’une rencontre. Dans le cadre d’un projet lié à la finance islamique, j’avais besoin d’experts en la matière. Avec un collègue, nous avions pris contact avec Mme Imane Karich (consultante et auteure de plusieurs articles et ouvrages sur la finance islamique) et M. Mohamed Boulif (directeur général Al Maalya Consulting, cabinet de conseil et formation en finance islamique basé à Bruxelles).

D’un rendez-vous professionnel est née une réflexion, une idée, celle de créer une plateforme pour créer des synergies entre professionnels musulmans, pour pouvoir se rencontrer, échanger, développer un réseau. Cette rencontre a eu lieu en 2006 et en février 2007 nous avons créé l’ABPM, essentiellement composée de membres issus de la communauté maghrébine car nous n’étions pas encore très proches de la communauté belgo-turque à l’époque.

Cette année, nous avons fêté les 10 ans de l’ABPM.

2/ Quelles sont les activités de l’ABPM?

Nous avons pour objectif de favoriser les synergies entre professionnels issus de la communauté musulmane de Belgique et les partenariats avec les autres plateformes professionnelles ; nous soutenons l’entrepreneuriat au sein de la communauté musulmane ainsi que les futures générations en encourageant l’empowerment des jeunes.

Nous développons des liens avec le reste de la société, nous touchons les pouvoirs publics en attirant l’attention sur certaines problématiques. Nous contribuons à valoriser l’image du musulman et combattre les stéréotypes et les idées reçues.

Concrètement, nous sommes une association professionnelle classique avec des activités de networking, d’informations, des missions économiques à l’étranger et l’organisation de salons (salon LEAD). Nos activités plus spécifiques sont le Fonds Noria qui est un fonds philanthropique qui collecte la Zakât (l’aumône annuelle) et la redistribue à des oeuvres caritatives locales. Ensemble avec la Fondation Roi Baudoin, nous définissons le thème qui est soutenu chaque année. En 2016 nous avons pu octroyer un chèque de 5.000€ à une association qui aide les femmes seules en situation financière difficile (avec ou sans enfants). Nous travaillons sur la responsabilité sociétale des entreprises, avec la Journée Déclic, nous préparons les jeunes au monde du travail.

L’ABPM Academy organise durant toute l’année des séminaires de formation à des prix symboliques pour lever l’obstacle financier.

L’ABPM Advocacy gère nos rapports vers les pouvoirs publics à travers des séminaires sur la diversité en entreprise par exemple. Nous cherchons à toucher les pouvoirs publics, à attirer l’attention sur certaines problématiques. Lors des dernières élections communales et régionales, nos focus group ont délivré un mémorandum de recommendations à l’attention des partis politiques. Il arrive que ces derniers soient surpris que la base des requêtes ne soit généralement pas lié à la religion mais plutôt à des questions d’intérêt collectif, , c’est-à-dire plus d’emploi, une fiscalité plus cohérente, plus de mobilité, ou plus de places en crèches.

Depuis les attentats de Charlie Hebdo nous sommes aussi sollicités concernant les questions de radicalisme bien que ceci ne soit pas notre mission. Le problème du terrorisme est un problème pour l’ensemble de la société. Tous, nous devons contribuer à le combattre. Notre apport sur ces questions s’articulent autour du rôle que peut jouer le secteur privé, l’entreprise, afin de mitiger le risque d’une radicalisation au sein de publics fragilisés et potentiellement sensibles à un discours extrémiste et violent.

3/ Parlez-nous de la Journée Déclic?

Le concept de la Journée est simple: permettre à des jeunes de rencontrer des modèles de réussite qui leur ressemblent. Leur offrir l’occasion de s’identifier à des adultes accomplis professionnellement, issus des mêmes horizons afin de se projeter eux-mêmes dans un avenir heureux.

Tout a commencé lorsque la présidente de l’ABPM, Imane Kharich, en 2008 a été invitée par une association locale à Annessens qui organisait ce type d’événement. L’année suivante, elle leur proposa un partenariat pour organiser cet événement et étendre son impact car nous avions déjà notre réseau qui existait depuis 2 ans. Donc en 2009, nous avons organisé la première Journée Déclic aux Halles St-Géry avec le soutien de la ville de Bruxelles et d’autres pouvoirs publics locaux. Environ 400 jeunes sont venus à cette première édition qui a eu un impact positif sur les jeunes mais aussi sur les professionnels qui ont l’occasion de parler de leur parcours et de leur métier. Les Halles St-Géry sont vite devenues trop petites et en 2011 nous avons déménagé vers le site de Tours&Taxis où l’événement a encore lieu cette année.

La Journée Déclic est une vraie journée “feel good”, les jeunes viennent en famille, il y a des workshop et des formations. Un thème est attribué chaque année, l’année passée l’accent avait été mis sur les métiers en pénurie et cette année les langues sont à l’honneur.

4/ Une anecdote à nous raconter de la Journée Déclic?

En 2016, il y avait un jeu de leadership organisé lors du workshop “Intelligence collective”, où une équipe de jeunes doit résoudre un problème en respectant le délai accordé. Une équipe n’arrivait pas à développer une solution, suite à deux échecs, l’un des participants (qui était plus silencieux au début de l’activité) a proposé une piste qui leur a permis de réussir. Je garderais toujours l’image de ce jeune qui comprit qu’il avait du potentiel et qu’il pouvait avoir un impact, je crois qu’il en a lui-même eu un peu peur.

5/ Comment est financée l’ABPM?

Les subsides publics permettent de financer les gros évènements tels que la Journée Déclic. Les sponsors privés et les fondations sont notre deuxième source de financement. Les cotisations des membres et les activités payantes constituent environ 20% de notre budget.

6/ Quels sont les profils des membres de l’ABPM?

Les membres sont historiquement issus de la communauté maghrébine +/- 85%. La communauté des entrepreneurs belgo-turcs est déjà insérée dans des structures telles que Musiad ou Betiad mais nous avons des partenariats privilégiés. La communauté pakistanaise est plus proche des associations liées géographiquement (Inde - Asie). Il y a aussi des membres non-musulmans qui nous soutiennent en raison des objectifs sociétaux.

7/ Rencontrez-vous des difficultés à nouer des synergies ou partenariats car vous affichez vos valeurs musulmanes? (au niveau de l’association).

La société est totalement polarisée par rapport à l’ABPM. Certains refusent l’idée de s’afficher en tant que musulman ou qu’une association se présente en tant que telle. D’autres, au contraire, reconnaissent l’impact positif et la nécessité de l’ABPM.

Dans le climat actuel, l’ABPM permet aussi d’associer le fait “musulman” à un fait “positif”.

8/ Quels sont les succès et échecs de l’ABPM?

Le succès majeur est liée à notre légitimité en interne, au sein de la communauté musulmane de Belgique. Nous avons des membres qui nous confient s’être apaisés, s’être réconciliés avec leur foi et leur communauté d’origine car on peut être professionnel, entrepreneur et musulman sans devoir être confronté à un choix cornélien.

Notre légitimité est aujourd’hui acquise et cette stabilité nous permet de s’engager dans une nouvelle dimension favorisant le vivre-ensemble.

Paradoxalement notre difficulté se trouve dans la limite de notre développement, l’ABPM grandit plus vite que ses ressources. L’ensemble du comité et des intervenants sont bénévoles et agissent en parallèle de leurs activités professionnelles alors qu’aujourd’hui les demandes auprès de notre association nécessitent un engagement à temps plein de notre part.

9/ Quelle est votre vision pour les 5 - 10 prochaines années de l’ABPM?

Notre vision est simple, nous continuerons à offrir nos services mais au bénéfice du vivre-ensemble. Cette amorce est déjà engagée mais nous allons l’accentuer en promouvant davantage de rencontre avec les autres communautés. Nous voulons concrétiser le vivre-ensemble, travailler sur des projets communs et aussi, au-delà de notre mission première, favoriser des activités communes entre personnes issues de différents horizons. Je pense par exemple aux scouts musulmans, catholiques et juifs.

Au niveau de l’entreprenariat et des entreprises, l’accent sera mis sur l’accompagnement des entreprises dans l’élaboration d’une stratégie de mise en valeur de la diversité. Concernant ce point, il est devenu important maintenant de responsabiliser notre communauté vis-à-vis des entreprises, pour éviter les éventuels abus au nom de l’Islam. Un salarié peut toujours demander des aménagements, mais ne peut jamais l’imposer à l’entreprise au nom de sa foi. Notre rôle n’est pas de ré-éduquer mais de sensibiliser, via différents canaux, au fait qu’un certain comportement amplifie les frustrations et détériore les relations. Un bouquin est également en cours de rédaction sur ces thématiques.

10/ Etre issu de la diversité pour vous, c’est quoi?

Mon père me disait: “Tu sais que tu es Belge lorsque tu rêves en français ou en néerlandais” donc oui je suis Belge mais issu de la diversité que je considère comme un vivier d’opportunités. Cette double appartenance culturelle me donne de l’empathie car je comprends toutes les sensibilités. J’ai aussi connu la discriminination en raison de l’origine, mais à l’inverse, celle-ci a également servi à ouvrir des portes. J’insiste sur la dimension richesse de la diversité lorsque certains peuvent la voir en tant qu’obstacle.

11 / Au quotidien, comment le mettez-vous en pratique?

Il ne faut surtout pas surjouer la diversité. C’est une de mes facettes et je l’utilise en fonction des circonstances. Au travers de mon parcours personnel, j’ai croisé des gens de tous les horizons ce qui me donne des cartes en plus pour anticiper des situations, pour en éviter d’autres - plus confictuelles. Mais l’essentiel est de ne pas se limiter à cette seule identité et d’arrêter de se voir en tant que diversité. Nous devons refuser d’être instrumentalisés.

12/ Etre un homme musulman est-il compatible avec être féministe?

Je ne suis pas féministe dans le sens politique et militant du terme mais il est évident que les femmes et les hommes doivent avoir les mêmes droits. Avec ma femme, nous ne faisons aucune différence entre nos deux filles et notre garçon : mêmes droits et mêmes devoirs pour tous.

13/ La ou les personnes qui vous inspirent?

La génération de nos grands-parents. Ils ont construit la communauté. Ils sont admirables, je ne suis pas capable de faire ce qu’ils ont fait. Cette capacité de résilience est inspirante.

14/ Quel est le livre sur, par ou pour le monde arabe que tout le monde devrait avoir lu?

L’Orientalisme” d’Edward Saïd - avec des mots très simples parle de l’Orient fantasmé par l’Occident. Cet orientalisme a empêché et freiné le développement de ces deux mondes ensemble. Ce livre permet de comprendre les sources du malaise des deux côtés. Il faut pousser vers des littératures apaisantes.

15/ Quel est le film sur, par ou pour le monde arabe que tout le monde devrait avoir lu?

Syriana car ce film est une illustration parmi d’autres de cet exceptionnalisme arabe et de cette incapacité de prendre son destin entre ses mains.

16/ Quelle est l’application mobile sur, par ou pour le monde arabe que tout le monde devrait avoir?

J’utilise toutes les applications des réseaux sociaux. Mon application préférée est “Layout” car elle me permet de mettre plusieurs photos de mes enfants en une, je capture des “instants de bonheur”.

Par contre, je suis d’assez près les développements de l’application Sejaal développée par Khadija Hammouchi. Il s’agit un réseau social qui vise à partager du contenu éducatif en français, anglais et arabe aux jeunes du monde arabe.

17/ Avez-vous quelque chose a rajouter?

On vit une période intéressante et l’actualité nous le rappelle un peu trop. Mais c’est une opportunité pour les musulmans d’Europe de se remettre en question. Il faut faire des choix stratégiques. Il faudra discuter en interne (au sein de notre communauté) des sujets qui fâchent, des frustrations ambiantes et des espoirs.

Notre défi sera de sortir de notre zone de confort.

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